La SAAQ a menti sciemment à la population pendant des années, tranche Gallant

La Presse Canadienne | 16 février 2026 | 11:48
Denis Gallant préside une commission d'enquête publique sur le virage informatique raté de la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ) à Québec, le 15 mai 2025. (LA PRESSE CANADIENNE/Jacques Boissinot)

La Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a «sciemment menti» aux autorités de l’État en leur remettant des informations «trompeuses», «fallacieuses» et «hypocritement rassurantes» dans le but de «dissimuler» l’augmentation des coûts de son virage numérique. 

Voilà l’une des principales conclusions du rapport de 586 pages présenté lundi par le juge Denis Gallant, qui a présidé pendant près d’un an la commission d’enquête publique sur le fiasco SAAQclic. 

«La Commission conclut sur la base d’éléments de preuve particulièrement significatifs que les informations fallacieuses que la SAAQ a véhiculées ne sont pas le fruit d’erreurs d’inattention, mais le fait d’une action consciente visant à cacher aux parlementaires et au gouvernement – et donc à la population – le coût total du programme», peut-on y lire.

Le cabinet de Legault savait dès 2023

Or, les «mensonges» cessent en 2023 avec l’arrivée du nouveau président-directeur général Éric Ducharme et le gouvernement reçoit l’heure juste, souligne toutefois le commissaire.

En juin 2023, M. Ducharme présente à la ministre des Transports de l’époque, Geneviève Guilbault, «la situation du contrat avec l’Alliance LGS/IBM et la volonté de la société d’État de conclure un deuxième avenant». Rappelons que Mme Guilbault a toujours maintenu n’avoir eu connaissance des dépassements de coûts qu’en février 2025.

Puis, en août 2023, c’est au tour de la directrice des communications et d’un conseiller du premier ministre François Legault d’être alertés. «Bref, plusieurs représentants de l’État ont été mis au courant en 2023 de la décision de la SAAQ d’augmenter la valeur du contrat avec l’Alliance», écrit Denis Gallant dans son rapport. Il précise toutefois que l’information donnée «ne retraçait pas l’historique des coûts».

«Ce revirement dans l’attitude de la société d’État n’a pas empêché des membres du gouvernement d’affirmer que les dépassements de coûts leur ont été cachés», souligne-t-il.

De passage à Montréal lundi, M. Legault s’est défendu en affirmant que son gouvernement n’avait jamais été informé, avant février 2025, que la facture totale du projet grimperait à 1,1 milliard $. «Je ne dis pas que le gouvernement a été parfait. On aurait pu être plus méfiants, poser plus de questions», a-t-il concédé. Il a dit avoir demandé à ses équipes si des «recours judiciaires» étaient possibles «contre les dirigeants de la SAAQ qui ont menti à notre gouvernement».

C’est le gouvernement caquiste qui a «menti aux Québécois à partir au moins de 2023 sur sa connaissance des dépassements de coûts, sur le dérapage qu’était devenu ce projet et ça, c’est grave», a réagi en mêlée de presse le député péquiste Pascal Paradis, qui doute que Mme Guilbault puisse encore siéger au conseil des ministres.

De son côté, le député libéral Monsef Derraji s’est dit particulièrement étonné d’apprendre qu’entre 2020 et 2022, le ministère des Finances a reçu des informations explicites sur ce qui se tramait à la SAAQ. 

Il dénonce aussi le prédécesseur de Mme Guilbault, François Bonnardel, qui a reçu des informations parcellaires en 2021, et l’ex-ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Éric Caire, qui, selon la commission, «s’impliquera très peu dans le suivi de la portion financière du projet, voire (il) s’en désintéressera». «Ils sont tous responsables», a-t-il lancé.

Trop gros, trop vite

Le rapport Gallant trace l’histoire d’un projet numérique «trop vaste, trop ambitieux» et développé «trop rapidement». La gouvernance était «centralisée» autour du vice-président aux technologies de l’information Karl Malenfant, un homme à la «personnalité forte». S’est installée à la SAAQ une «volonté de réaliser le programme à tout prix». Par ailleurs, la société d’État ne s’est pas assurée qu’un prologiciel de gestion intégré (PGI) était la solution technologique appropriée. Son modèle contractuel a ultimement «favorisé les dépassements de coûts».

Un «hold-up», a accusé en mêlée de presse le député Haroun Bouazzi, de Québec solidaire. «On a tous été victimes d’un « hold-up » parce qu’il y a quand même 1 milliard $ qui a été dépensé. (…) L’argent est allé quelque part, il est allé dans le privé, on en parle jamais assez», a-t-il déclaré.

26 recommandations

Denis Gallant est d’avis que les «déboires» de la SAAQ doivent inciter le Québec à améliorer sa gestion des projets de transformation numérique.

Il recommande entre autres de se doter d’une «entité centralisée spécialisée en transformation numérique de l’État» afin de pallier rapidement «l’absence d’expertise gouvernementale». 

Le ministère de la Cybersécurité et le Centre québécois d’excellence numérique existent, certes, mais ils «manquent d’influence structurante sur les décisions», plaide le juge Gallant, qui veut qu’on accorde à cette nouvelle entité «un financement stable, prévisible et adapté à la nature évolutive de la tâche». Selon lui, l’État devra obliger les organismes publics à y recourir pour leur transformation numérique.

Le commissaire conclut avec cette observation: «L’apprentissage qui découle des échecs ne peut reposer que sur un impératif catégorique: celui de l’honnêteté de tous les acteurs publics.»